Chapitre premier
- Comment tout arriva. -
Noris arriva devant la grille du palais royal. Ce n'était pas exactement le point d'arrivée qu'elle avait prévu, mais elle n'était qu'une novice. Car la jeune fille n'était encore qu'une apprentie dans l'art de la magie élémentaire, et même si sa maîtresse était des plus renommés qui fussent, le pouvoir de voyager entre les mondes n'était pas encore totalement acquis. C'est pourquoi elle avait préféré utiliser un anneau qui dispensait le voyageur planaire de lancer son sortilège. Mais apparemment, c'était un objet qu'elle n'avait pas encore le niveau d'utiliser. Après réflexion, elle en conclut cependant que cela était peut-être mieux qu'elle ne soit pas apparue directement au beau milieu du palais impérial. Pour l'heure, elle se trouvait le long du mur d'enceinte de l'immense édifice qui dominait depuis les hauteurs de la ville, ville dans laquelle s'affairaient déjà seigneurs et commerçants. En longeant le mur en quête d'une entrée, les gens qu'elle croisa la dévisagèrent tous de manière assez dérangeante. Sûrement à cause de sa tenue vestimentaire : alors que les dames et les jeunes filles portaient des longues robes légères dotées de manches flottantes, et qui laissaient le dos dénudé, Noris portait quant à elle une robe courte, resserrée à la taille par une large ceinture dorée sur laquelle se lisaient diverses inscriptions, et des bottes d'un cuir qu'on ne trouvait pas ici dotées d'ailerons sur les côtés.
La jeune fille, après avoir longé le mur quand même un petit moment, finit par arriver sur une grande place : l'entrée du palais. Et elle était évidemment bien gardée. Elle plaignit tout de même la dizaine d'hommes qui se tenaient là, devant une immense grille de métal, ornée d'or, car le soleil qui se reflétait sur ses cheveux couleur du feu, terminés par des pointes noires, réchauffait déjà bien l'atmosphère malgré l'heure matinale, et contrôler dans ces conditions l'accès à la grande allée bordée de jardins menant au parvis du palais s'annonçait plutôt pénible. Cependant, si l'uniforme n'était pas fait pour être confortable, le plastron, et le casque à crête qui contrastait avec une cape sombre donnait aux hommes qui le portaient fière allure.
La jeune fille était tout de même un peu impressionnée. Non pas que le luxe fût quelque chose de nouveau pour elle, elle vivait dedans depuis qu'elle avait été recueillie par sa maîtresse, mais l'endroit avait quelque chose de dépaysant. Alors que de là où elle venait, la grandeur d'un endroit s'évaluait surtout à sa hauteur, ici, c'était plutôt la surface qui faisait la différence. Noris prit son inspiration. L'heure était venue de ne pas faillir à sa mission. Ou plutôt, la mission qu'elle s'était imposée. Elle savait que cela était un peu gros de venir comme ça, mais après tout, son statut de disciple élémentaire lui avait déjà permis de croiser les plus grands de son propre monde, elle avait fini par s'habituer à être reçue partout où elle voulait aller. Et là, elle avait besoin de l'aide de l'empereur du royaume dans lequel elle venait de se transporter. Elle ne le connaissait pas personnellement, mais elle connaissait son ennemie, et c'est pourquoi elle savait qu'il n'y aurait que lui pour l'aider. En approchant, elle entendit des bribes de conversations, et ce qu'elle entendit la rassura : les gardes parlaient le commun. Le commun était la langue universelle qui permettait à tous de se comprendre, du moins ceux qui avaient de la culture, et en y réfléchissant, Noris en convint qu'il eût été étrange que dans une ville aussi importante que celle dans laquelle elle se trouvait à présent, Dar-him, on ne parlât que la langue locale.
Elle s'avança vers le garde le plus proche de la porte, ou plutôt, elle se faufila juste derrière lui, et l'interpella.
« Excusez-moi...commença t-elle poliment. »
Le garde posa son regard sur elle. Elle avait été si discrète qu'il ne l'avait pas vue venir. C'était une mauvaise chose pour un homme justement censé empêcher ce genre d'individus de rentrer. C'est sans doute pourquoi, furieux envers lui-même de s'être laissé surprendre, il demanda d'un ton un peu brusque :
« Vous êtes qui vous...
-Je m'appelle Noris... Et j'aimerais voir celui que vous nommez Altaïr, répondit Noris poliment, mais sans hésitation. »
Le garde la regarda d'un air légèrement moqueur. Elle avait à peine seize ans, et elle demandait déjà une audience privée avec l'empereur d'Aldaria. Elle ne semblait pas se rendre compte que cela n'était pas rien. Il la prit de haut, et dit d'un ton rempli d'évidence :
« On n'entre pas au palais comme dans un moulin jeune fille. »
Il la dévisagea de haut en bas en disant cela; elle était décidément vêtue de manière étrange, avec ses deux larges bracelets dorés et ses bottes d'un cuir qu'on ne trouvait pas ici.
« Je ne sais pas d'où tu viens, mais il faut être attendu ou invité pour y accéder, ajouta t-il. »
Noris trouva cette réplique d'un goût douteux. Elle perdit légèrement patience : elle avait besoin d'aide pour une affaire qui lui tenait à c½ur et voilà que tout près du but elle n'était même pas sûr de réussir !
« A ce que je sache, il n'a pas non plus été invité le jour où il a tué ma mère, lança t-elle d'un ton légèrement cynique, peut-être un peu effronté. »
Le garde la considéra un instant. Oui, il comprenait ses habits étranges à présent. Mais elle ne se prenait décidément pas pour n'importe qui, elle avait de ces manières !
« Ha, tu dois venir du Nord...dit-il. Et bien je crains que tu ne doives renoncer à tes envies de vengeance. »
Noris ne venait évidemment pas du Nord, ou plutôt, si, mais pas le Nord auquel l'homme songeait. Elle n'allait cependant pas révéler ses origines à un garde qui ne consentait déjà pas à la laisser entrer, cela ne ferait que la rendre encore plus suspecte. Elle soupira, et répondit :
« Je ne comptais pas me venger... D'ailleurs, si je comptais le faire, déjà, j'aurais fait appel à plus fort que vous pour m'aider à entrer de force. »
Elle leva les yeux vers le garde. Il était plutôt grand, la cinquantaine, assez imposant, sûrement l'uniforme. Il avait en tout cas l'air de beaucoup s'amuser, pour une fois que quelqu'un venait troubler sa routine quotidienne. Noris quant à elle gardait un air impassible, un peu énervée par tant de discussion. Le garde continua :
« Qu'est-ce que tu fais là alors ?
-J'essaie d'entrer, répondit Noris. Et vous, vous êtes en train de me faire perdre mon temps. »
La jeune fille fit alors signe au garde de s'approcher, comme si elle s'apprêtait à lui faire une confidence.
« Je t'ai dit que tu ne pouvais pas entrer, répliqua t-il sèchement en se penchant tout de même. »
Noris regarda autour d'elle comme si elle avait peur d'être entendue, puis murmura d'un ton de confidence, mais plein d'assurance :
« J'ai un message très important de la part d'un Seigneur des royaumes oubliés...Il est classé hautement confidentiel...
-Et moi je m'appelle Eridal, et je suis le roi des glaces, répliqua le garde qui ne la croyait visiblement pas en se reculant, et il avait raison.
-L'empereur serait très ennuyé s'il apprenait que vous ne laissez pas entrer ses messagers...poursuivit Noris qui n'en démordait pas. »
Puis elle soupira, ce ne serait pas la peine de discuter. Elle lui tendit une lettre. Evidemment ce message ne venait pas d'un seigneur des Royaumes Oubliés, Noris ne s'était même jamais rendu là-bas, il avait été rédigé de sa propre main, justement au cas où.
« Bon et bien si vous ne me croyez pas, vous n'aurez qu'à lui remettre vous-même.
-Les messagers arrivent à cheval et avec un laissez-passer.
-Les coutumes des Royaumes ne sont pas les mêmes, se défendit Noris qui n'en avait à vrai dire aucune idée. »
Elle aurait certes très bien pu dire d'où elle venait réellement, mais elle avait peur que son monde fût mal vu, alors que tout le monde connaissait les Royaumes Oubliés, et la réputation qui allait avec. Et puis, un simple garde n'avait tout simplement pas à connaître ses motivations. Au moins, eux étaient une valeur sûre. Mais leur négociation fut arrêtée par un bruit de fond qui se fit entendre, venant de l'autre côté du mur d'enceinte. Et soudain, un seigneur de la cour cria depuis l'intérieur :
« Ouvrez les portes ! Faites places !! »
Le garde sursauta, Noris s'écarta de l'immense grille.
« Et bien, tu as entendu ? Il faut que tu ouvres la porte, dit-elle au garde, d'un ton moqueur et plein de suffisance. »
Déjà, les badauds s'amassaient, les autres gardes, aidés par d'autres venus en renfort, vinrent faire un rempart miniature pour les repousser. La grille se souleva. Noris fut légèrement soufflée par sa hauteur, elle était plus imposante encore en mouvement que lorsqu'elle était fermée. Tout à coup, une troupe de nobles seigneurs, tous bien vêtus, selon leur rang, débouchèrent au galop depuis l'intérieur de la cour, sans prendre garde aux piétons qui devaient s'écarter sur leur passage. Au milieu d'entre eux, un homme grand, imposant et d'une indéniable beauté, escorté par un homme encapuchonné sur l'épaule duquel un corbeau noir aux yeux flamboyants était perché, semblait mener la marche. A voir comment tous étaient équipés, Noris déduisit qu'ils partaient à la chasse, événement qui avait l'air d'en réjouir plus d'un, du moins était-ce ce que traduisaient leurs mines ravies.
La jeune fille profita de la confusion pour regarder à l'intérieur, voir si elle pourrait se frayer un passage. Elle fut interrompue dans son entreprise par le corbeau de l'homme aperçu plus tôt qui se mit à l'attaquer en lui donnant des coups de becs bien placés, et le raffut qu'il faisait suffit à alerter le garde. Lorsqu'il s'avança dans leur direction et que tout risque d'intrusion de la part de la jeune fille fut écarté, l'oiseau retourna s'envoler chez son maître.
Cette fois c'était au garde d'avoir un air plein de suffisance. Elle s'était fait prendre si facilement... Il lui annonça :
« Tu voulais voir l'empereur ? Il vient de passer.
-L'empereur ? »
Noris sursauta et se retourna, et regardait la troupe qui s'en allait au galop. Elle savait certes qu'elle se trouvait devant le palais impérial, et que donc celui qu'elle cherchait résidait à l'intérieur, mais elle ne s'était pas attendue à le voir passer devant elle ainsi. Dans son monde à elle, l'empereur –ou plutôt l'impératrice – ne sortait jamais du palais, hormis pour les réunions officielles importantes des ordres supérieurs. Encore une différence qui la dépaysa un tant soit peu.
« Précisément, assura le garde avec une note de condescendance dans la voix.
-Je vois... »
Les cavaliers entamèrent la traversée de la ville qui entourait le palais impérial, et ralentirent l'allure, jusqu'à sortir du champ de vision de la jeune fille. Noris soupira, elle commençait à être fatiguée. Il faut dire qu'elle venait de traverser deux plans pour arriver jusqu'ici, et que les voyages entre les mondes avaient le don d'épuiser les novices en magie. Certes, elle avait pour cela usé d'un anneau, mais tout de même, cela était éreintant.
Novice, mais novice assez puissante pour se servir d'un objet qui exigeait un niveau assez élevé dans la maîtrise de la magie. Et cela n'était pas donné à tout le monde. Car se servir d'un artefact puissant impliquait obligatoirement faire montre de la plus grande des attentions au risque qu'il provoquât quelques imprévus qui étaient rarement les bienvenus. La jeune fille dit alors d'un ton las :
« Bon, et bien j'attendrai qu'ils reviennent.
-Les auditions du peuple ont lieu trois fois par semaine, et il faut aller s'inscrire au temple, répondit le garde, qui commençait à prendre en pitié la jeune fille. Si tu es patiente, tu auras droit à une entrevue. »
Le garde la ramena gentiment à la grille, car Noris avait tout de même réussi à pénétrer de cinquante centimètres à l'intérieur. Elle tirait une moue dépitée, elle ne s'était pas attendue à ce qu'il fût aussi laborieux d'obtenir un entretient avec l'empereur. Mais malheureusement son statut de disciple élémentaire n'était pas universel, et il ne valait pas grand-chose ici.
« Bien...je vais m'inscrire...J'ai le temps après tout... »