Le lendemain fut donnée une grande cérémonie où des prêtresses parées d'or renvoyaient les âmes à Daermon par une magnifique danse, et c'était quasiment toute la ville qui assistait à la cérémonie. William avait offert son hospitalité à Woofang, comprenant que celui-ci ne voulût pas retourner chez Kendrakar. Et aujourd'hui, tous deux assistaient tristement à la cérémonie. Ils ne s'étaient jamais vraiment parlé autrefois, se croisant simplement dans les couloirs de la maison de Kendrakar, et en quelque jours Woofang réussit à découvrir que cet homme était quelqu'un d'agréable, aussi peu contrariant que Kendrakar était pacifique, aussi gentil que Darion, et pourtant, il était militaire haut gradé. Regardant les danses, il dit à l'attention de Woofang, souriant en reprenant la phrase de Darion :
« Je suis sûr que tout ce qu'il a fait cette semaine résonnera dans l'éternité.
-L'éternité, répliqua Woofang, ça sert à rien.
-Tu voudrais qu'on l'oublie ?
-Non !
-Se souvenir, ce n'est pas utile, mais c'est important... pour l'éternité... »
Woofang avait l'air mal à l'aise. William lui sourit. Il soupira.
« L'éternité...ça me fait peur... alors...je me dis, qu'après la vie, y a plus rien...
-Si j'étais homme de foi, je te dirais que la vie d'après est meilleure, que ton dieu t'accueille à bras ouverts dans une magnifique contrée verdoyante...
-J'ai plus de dieu.
-Mais honnêtement, je n'en sais rien.
-Tout ça, c'est la faute à Altaïr !
-Sans lui, Kendrakar serait mort, et cette ville serait tombée. Viens, rentrons.
-Sans lui, je serais toujours tranquille chez moi... et s'il avait été plus compétent, Darion serait pas mort !
-Accuser les gens ne résout pas les problèmes, Woofang.
-Oui mais, ça fait du bien... »
William se détourna de la cérémonie, et s'éloigna de la foule. Le garçon le suivit.
« Je sais... Tu devrais aller voir Kendrakar tu sais... il paraît que les gens dans le coma perçoivent quand-même leur environnement.
-J'ose pas... murmura Woofang.
-Pourquoi ?
-Si je l'avais écouté, se confia le garçon, il en serait pas là... et maintenant, il est dans cet état...
-Et bien vas lui dire que tu as appris la leçon et que tu ne recommenceras pas, que tu regrettes.
-Nan... C'est ça le problème... »
Woofang inspira un bon coup, hésita, puis se lança :
« Je regrette pas...
-Et tu as raison. Il ne faut jamais regretter nos erreurs, c'est comme ça qu'on avance. »
William marchait l'air de rien dans les rues plutôt animées par la reconstruction.
« En fait je me dis que... Peut-être que... peut-être qu'il aurait été mort s'il avait continué la guerre...
-Peut-être qu'il va mourir quand même... Tu sais avec des si on met Karad-him en bouteille...
-Chez nous, ils ont fait ça avec un royaume, de le mettre en bouteille... ils ont oublié de refermer le bouchon, quand ils l'ont jetée à la mer... »
William rit, et poussa la porte de la maison de Kendrakar, celui-ci ayant été transporté chez lui.
« Je vais nous obtenir un « tour de garde » dit-il à Woofang avec un clin d'½il. »
Il y parvint sans trop de difficultés. Kendrakar était allongé dans un lit, et portait un masque étrange lui prenant le nez et la bouche, ainsi qu'un curieux bandage sur l'avant-bras gauche. Woofang ne put s'empêcher de baisser les yeux en le voyant. Il s'avança, regardant ailleurs. William demanda :
« Tu préfères que je vous laisse cinq minutes ?
-Nan. Enfin oui...je sais pas... »
William s'éclipsa. Woofang se tourna vers Kendrakar, toujours sans le regarder, et marmonna des excuses. Son maître gardait les yeux fermés.
« Je...je suis désolé... commença le garçon. J'en ai fait qu'à ma tête... et à cause de moi, vous êtes dans cet état...j'ai été égoïste... et bête... J'aurais dû venir plus tôt, mais je... je me sentais trop coupable, et j'osais pas... alors, j'ai été lâche... la cité est libre, on a gagné...des renforts sont arrivés de l'ouest...ils sont en train de tout reconstruire dans la cité... »
L'elfe fronça les sourcils. Le garçon sursauta. Arrivèrent un certain nombre de personnes et d'agitation dans la pièces, tous se penchant sur l'état de santé de Kendrakar. Le garçon soupira, il savait ce que cela signifiait. Et effectivement, william ne tarda pas à le faire sortir.
« Je...j'ai envie de rester seul, s'excusa Woofang. »
Woofang était à présent hébergé chez William. Un soir, alors que le gamin était confortablement en train de squatter un fauteuil, il vint le voir, et lui annonça :
« Ton... « maître » est réveillé... »
Le garçon se leva d'un bond.
« Je vais aller le voir ! s'exclama t-il.
-Pas si vite, coupa William. Il ne reçoit personne.
-Mais j'ai déjà tellement attendu, soupira Woofang.
-Maintenant il n'est plus sous assistance magique. Il serait bête d'aggraver les choses avec un peu d'impatience non ? Je te dirai quand son état lui permettra de recevoir du monde, et je m'arrangerai pour te faire passer avant la cour.
-...
-Pour l'instant, il vient d'apprendre pour Darion...
-S'il veut bien me voir...Ha, Darion... »
Woofang eut le visage bien sombre tout d'un coup. Le daermoor lui manquait beaucoup. Il avait conservé son luth en y prêtant le plus grand soin.
« Bien sûr qu'il veut te voir, le rassura William. S'il ne t'aimait pas un tout petit peu, tu penses qu'il aurait pris ce risque pour toi ?
-Non...répondit le garçon en secouant la tête.
-Alors cesse d'être si démoralisé. Tout s'arrange, « haut les bannières et haut les c½urs » disait mon père de retour de campagne.
- C'est vrai, se reprit Woofang, mais bon...
-En plus je ne crois pas qu'il aimerait que tout le monde le voie ainsi diminué. »
William revêtit sa tenue noire et rouge. Puis se tourna vers Woofang, et lui dit d'un ton enthousiaste :
« Plus qu'une petite semaine ! Bon, je te laisse, je suis attendu au palais, ne fais pas de bêtises. »
Et l'homme s'en alla. Une semaine plus tard...
Woofang trépignait d'impatience.
« Du calme, j'arrive, j'arrive, fit William en achevant de nouer sa « cravate ».
-Dépêche-toiii !!
-Voilà. »
William attrapa une cape et sortit, suivi de Woofang, qui semblait en sept jours avoir repris goût à la vie. Gagner la maison des Annavatar ne posa pas de problème, et ils trouvèrent Kendrakar assis dans un grand fauteuil, encore un peu pâle, mais en train de dicter une lettre. Woofang accourut, lui sautant presque dessus.
« Maître !
-Mon disciple indiscipliné préféré, rit Kendrakar. »
Il serra très fort le garçon contre lui avant de lui donner une franche accolade.
« Je suis content de voir que tu vas bien, et toi aussi, Will.
-J'ai eu tellement peur pour vous Maître ! s'exclama Woofang.
-Si tu avais eu un peu plus peur pour toi, ça m'aurait évité bien des ennuis.
-Je suis désolé, tellement désolé...
-Et Nathalie ?
-Nathalie ? »
Woofang baissa les yeux, l'air un peu inquiet, et le regard triste, du moins plus qu'à l'accoutumée.
« Je l'ai pas revue... je sais pas où elle est...
-Hum, elle doit s'inquiéter.
-Petit cachottier, le taquina William.
-J'espère qu'elle va bien... rougit Woofang.
-J'en suis sûr, je n'ai pas vu son nom sur les listes de nobles disparus. En réalité nos pertes civiles ont été minimes et on peut s'en féliciter.
-C'est pas une noble...
-Ne m'avais-tu pas dit le contraire ?
-Jamais.
-Hum, je dois un peu perdre la tête... Tu as repris ton entraînement en retard ?
-Non... »
Woofang baissa les yeux, un peu penaud. Kendrakar fronça les sourcils.
« Et pourquoi donc ?
-Sans vous, c'est pas la même chose. »
Woofang s'était, inconsciemment peut-être, mis à vouvoyer Kendrakar, et à le traiter avec le plus grand des respects. Sans doute avait-il compris combien il tenait à lui.
« Woofang, soupira son maître. Il va me falloir plusieurs mois pour remarcher correctement, et un an avant de pouvoir reprendre mon bâton, alors il va falloir t'y mettre car à part des conseils je ne pourrai rien faire d'autre. Et crois-moi rester ainsi vissé à un siège me démoralise.
-Je suis désolé... Je m'occuperai de vous, si vous le désirez.
-Hors de question, j'ai assez de gens à mon service pour ça. Et si tu veux vraiment te faire pardonner, reprends ton entraînement, je compte bien te présenter au prochain concours des corps d'élite.
-Mais...je ne suis pas à la hauteur...
-Raison de plus pour travailler doublement. »
Woofang hocha la tête. Bien que par la suite il ne fût plus question de concours. William s'éclipsa. Kendrakar, la mine assombrie, reprit alors.
« Tu es au courant pour Darion, je suppose.
-Oui...Je suis désolé...
-Ce n'est pas à toi de l'être. J'aimerais juste te poser une question.
-Oui ?
-Sais-tu ce qu'il s'est passé à la fin de la bataille ?
-Des lumières... une rouge et une bleue.
-Je sais ça. Mais sais-tu ce qui a fait exploser la bleue ?
- La rouge. »
Kendrakar secoua la tête.
« La rouge, c'était Altaïr, et il était acculé quand la bleue s'est avancée, quelque chose est intervenu. Hum... »
L'elfe se cala dans son dossier. Woofang, curieux, demanda :
« Vous pensez à quoi ?
-Je crois bien que je viens de réaliser que l'un de mes amis vient de tous nous sauver en abattant avec une facilité déconcertante la pire créature de cette planète.
-Ha oui ?
-Effrayant quand je pense que je ne l'ai jamais vu s'entraîner à quoi que ce soit, ou perdre son calme...
-Qui ?
-Shael Nestelan, le roi des elfes sauvages. »
Woofang fronça les sourcils.
« Cet elfe...il est imposant ?
-Plutôt oui, répondit Kendrakar en souriant.
-C'était peut-être lui que j'ai croisé alors...
-C'est bizarre la légende dit qu'il ne peut quitter sa forêt au risque de condamner son peuple. Et depuis trois mille ans il n'en n'était pas sorti. Du moins, c'est ce qu'on dit... »
Kendrakar eut un sourire en coin et une lueur dans les yeux qui ne présageait rien de bon.
« Woofang, commença t-il.
-Oui ?
-Approche. »
Woofang obéit, méfiant. Il ne connaissait que trop bien cet air qu'affichait l'elfe, et se demandait ce qui l'attendait.